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Le droit de l’enfant sourd à grandir bilingue

Article publié le mercredi 2 avril 2008.


L’UNAPEDA lance une réflexion sur la Langue des Signes.
Ce texte n’engage pas l’UNAPEDA... Il est publié dans le cadre de cette réflexion.
Vous pouvez nous envoyer vos contributions.

un texte de François Grosjean
Université de Neuchâtel, Suisse

-  La seule manière d’y arriver : le bilinguisme
-  Quel type de bilinguisme ?
-  Le rôle de la langue des signes ?
-  Le rôle de la langue orale ?
-  Conclusion
-  Références de l’auteur

Tout enfant sourd, quel que soit son degré de perte auditive, a le droit de grandir bilingue. Afin d’atteindre pleinement ses capacités cognitives, linguistiques et sociales, et comme le montre la recherche depuis de nombreuses années, cet enfant aura le plus souvent besoin de connaître et d’utiliser deux langues, la langue des signes et la langue orale (sous sa forme écrite, et si possible parlée).

Ce que l’enfant doit pouvoir accomplir avec le langage

Grâce au langage, l’enfant sourd, comme l’enfant entendant, doit pouvoir accomplir un certain nombre de choses :

-  1. Communiquer le plus tôt possible avec ses parents et sa famille. Dès les premiers moments de la vie, le jeune enfant entendant commence à acquérir le langage, à condition qu’il y soit exposé et qu’il puisse le percevoir. C’est grâce à ce langage précoce que s’établissent des liens personnels et affectifs entre les parents et l’enfant.
Ce qui est vrai pour l’enfant entendant doit l’être aussi pour l’enfant sourd. Il doit pouvoir communiquer pleinement avec ses parents à l’aide d’une langue naturelle. Cette interaction doit commencer le plus tôt possible afin que des liens affectifs et sociaux se construisent, de part et d’autre, entre l’enfant et ses parents.

-  2. Se développer cognitivement dès le plus jeune âge. Avec l’aide du langage, l’enfant va développer les capacités cognitives qui sont indispensables à son développement : raisonnement, abstraction, mémorisation, etc. L’absence de langage, ou la présence d’un langage mal perçu et non naturel, aura un impact néfaste sur le développement cognitif de l’enfant.

-  3. Acquérir des connaissances par le biais du langage. C’est en grande partie par le biais du langage que l’enfant acquerra la connaissance du monde. La communication avec ses parents et ses proches, avec d’autres adultes et enfants, permettra l’acquisition et la transmission des savoirs. Ceux-ci, quant à eux, formeront la base indispensable aux activités scolaires. De plus, ils faciliteront à leur tour la compréhension du langage, car il n’y a pas de réelle compréhension sans connaissance du monde.

-  4. Communiquer pleinement avec le monde environnant. L’enfant sourd, comme l’enfant entendant, doit pouvoir communiquer pleinement avec ceux qui l’entourent (parents, frères et soeurs, autres enfants, enseignants, adultes, etc). Il doit pouvoir le faire avec un taux de communication optimal et dans la langue la plus appropriée à la situation.
Dans certains cas, ce sera la langue des signes, dans d’autres la langue orale sous ses différentes modalités, et parfois même les deux langues en alternance.

-  5. S’acculturer dans les deux mondes qui seront les siens. L’enfant sourd doit peu à peu devenir membre des deux mondes auxquels il appartient. Il faut qu’il s’identifie, au moins en partie, au monde entendant, celui de ses parents et de sa famille dans la plupart des cas. Mais il doit aussi pouvoir entrer en contact avec le monde des sourds le plus rapidement possible. L’enfant doit pouvoir se sentir à l’aise dans ces deux mondes et s’identifier à eux, quel que soit le degré de cette identification. Il faut tout faire pour que la découverte de ces deux mondes ait lieu de manière précoce et que l’intégration dans ceux-ci se fasse sans difficulté.

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La seule manière d’y arriver : le bilinguisme

Le bilinguisme langue des signes - langue orale semble être la seule voie ouverte pour apporter à l’enfant sourd une communication précoce avec ses parents, un développement cognitif optimal, une acquisition de la connaissance du monde, un contact linguistique avec le monde environnant, ainsi qu’une acculturation dans le monde des sourds et dans celui des entendants.

En haut Quel type de bilinguisme ?

Le bilinguisme recherché sera un bilinguisme qui concerne la langue des signes et la langue orale (dans sa forme écrite, et si possible, parlée). Certes, ces deux langues joueront un rôle différent selon l’enfant (dominance de la langue des signes chez certains, dominance de la langue orale chez d’autres, équilibre entre les deux pour quelques-uns). De plus, il faut s’attendre à différentes sortes de bilinguisme car les types de surdité rencontrés sont différents et le contact entre ces deux langues est complexe (quatre modalités, deux systèmes de production et deux de perception). Ceci dit, la plupart des enfants sourds sont destinés à être bilingues et biculturels, comme l’est d’ailleurs environ la moitié de la population du monde. A l’instar d’autres enfants bilingues, ils se serviront de deux langues dans la vie quotidienne et appartiendront à deux mondes - dans ce cas-ci, le monde des sourds et des entendants.

En haut Le rôle de la langue des signes ?

La langue des signes doit être la première langue (ou une des deux premières langues) chez les enfants ayant une forte perte auditive. C’est une langue naturelle d’une richesse incontestable et d’une capacité de communication totale. Contrairement à la langue orale, elle permet une communication précoce et optimale entre les parents et le très jeune enfant (à condition que ceux-ci l’acquièrent le plus tôt possible), elle stimule un développement cognitif et social rapide, elle sert de conduit dans l’acquisition de la connaissance du monde, et elle permettra à l’enfant de s’acculturer dans le monde des sourds (l’un de ses deux mondes), lorsqu’il sera mis en contact avec celui-ci. De plus, la langue des signes permettra une acquisition plus aisée de la langue orale que ce soit sous sa forme orale ou écrite. En effet, avoir une langue bien ancrée facilite grandement l’acquisition d’une autre langue (que la première langue soit une langue orale ou une langue des signes). Enfin, la langue des signes est une garantie que l’enfant aura au moins une langue bien établie, car il est bien connu que le niveau atteint en langue orale n’est souvent pas satisfaisant, quels que soient les efforts prodigués et les moyens technologiques récents utilisés. Attendre plusieurs années pour atteindre un certain niveau en langue orale, sans donner à l’enfant pendant ce temps la langue qui lui convient parfaitement dès le plus jeune âge, à savoir la langue des signes, c’est risquer un retard linguistique, cognitif, affectif et social chez cet enfant.

En haut Le rôle de la langue orale ?

Etre bilingue signifie connaître et utiliser deux ou plusieurs langues. L’autre langue de l’enfant sourd sera donc la langue orale, sous sa forme parlée et/ou écrite. Cette langue est celle de l’autre monde auquel appartient l’enfant sourd, le monde des entendants, celui de ses parents, de ses frères et soeurs, de sa famille, et de ses futurs camarades. Si des membres de son entourage ne connaissent pas la langue des signes, il est indispensable que l’enfant puisse communiquer avec eux, au moins en partie, par le biais de la langue orale. Cette langue, dans sa modalité écrite en particulier, sera également le conduit des nombreuses connaissances qui seront acquises d’abord à la maison et, plus tard, à l’école. L’avenir de l’enfant sourd, sa réussite scolaire et, par la suite, son épanouissement professionnel dépendront en grande partie d’une acquisition réussie de la langue orale, tout au moins dans sa modalité écrite et si possible parlée.

En haut Conclusion

Il est de notre devoir de permettre à l’enfant sourd d’acquérir deux langues, la langue des signes (comme première langue chez l’enfant ayant une forte perte auditive) et la langue orale. Pour ce faire, l’enfant doit entrer en contact avec des utilisateurs des deux langues et doit sentir le besoin de se servir des deux. Miser sur la seule langue orale en se basant sur les avancées technologiques récentes, c’est parier sur l’avenir de l’enfant.
C’est prendre de trop grands risques quant à son développement humain, c’est mettre en danger son épanouissement personnel, et c’est nier son besoin d’acculturation dans les deux mondes qui sont les siens. Quoiqu’il fasse à l’avenir, quel que soit le monde qu’il choisisse en définitive (au cas où il ne choisirait qu’un des deux), un bilinguisme précoce lui donnera plus de garanties pour l’avenir que le seul monolinguisme. On ne regrette jamais de connaître trop de langues ; on peut regretter amèrement de ne pas en connaître assez, surtout si son propre développement en dépend. L’enfant sourd a le droit de grandir bilingue ; il est de notre devoir de faire en sorte qu’il puisse le faire.

En haut Références de l’auteur

-  Grosjean, F. (1982). Life with Two Languages : An Introduction to Bilingualism.
Cambridge, MA : Harvard University Press.

-  Grosjean, F. (1993). La personne bilingue et biculturelle dans le monde des entendants et des sourds.
Nouvelles pratiques sociales, 6(1), 69-82.

-  Grosjean, F. (1993). Le bilinguisme et le biculturalisme : essai de définition.
TRANEL (Travaux neuchâtelois de linguistique), 19, 13-42.

-  Grosjean, F. (1994). Individual bilingualism. In The Encyclopedia of Language and Linguistics.
Oxford : Pergamon Press.

-  Grosjean, F. (1996). Living with two languages and two cultures. In I. Parasnis (ed.), Cultural and Language Diversity : Reflections on the Deaf Experience (pp. 20-37).
Cambridge : Cambridge University Press

Voir le site de François Grosjean,

L’article est traduit en 30 langues que vous pouvez trouver ici


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