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Frères et soeurs dans la surdité, le territoire des oubliés

Compte-Rendu de la mini-conférence interactive du vendredi 5 octobre 2007
Article publié le jeudi 8 mai 2008.


L’idée d’organiser des mini-conférences dans nos locaux de l’APEDAF à Bruxelles a germé suite à l’organisation du colloque de 2006 consacré à l’autonomisation de la personne sourde.

Nous poursuivons le but de réunir des parents d’enfants sourds, des professionnels, des Sourds, des membres d’autres associations ainsi que toute personne intéressée afin d’échanger leurs expériences et connaissances concernant les thèmes que nous avons choisi d’aborder.

Pour la première, nous avons demandé à Gery Paternote, psychologue à l’IRSA de nous présenter, 5 octobre 2007, une réflexion sur le thème de la fratrie des enfants sourds.

Dorénavant, nous avons décidé de concevoir notre bulletin de liaison « La Parentière » en fonction des thèmes des mini-conférences qui auront lieu, trimestriellement, le dernier vendredi du mois.

« Toi le frère que je n’ai jamais eu
Sais-tu si tu avais vécu
Ce que nous aurions fait ensemble
Un an après moi, tu serais né
Alors on n’se s’rait plus quittés
Comme des amis qui se ressemblent
On aurait appris l’argot par coeur
J’aurais été ton professeur
A mon école buissonnière
Sur qu’un jour on se serait battu
Pour peu qu’alors on ait connu
Ensemble la même première »
(Paroles et Musique : Maxime Le Forestier 1971)

Maxime Le Forestier écrivait, en son temps, une lettre au frère qu’il n’avait jamais eu.

A l’opposé, il semblerait qu’il existe peu d’écrits sur la soeur ou le frère sourd qui sont pourtant bien là et, souvent, décidés à se faire entendre.
Si la littérature psychologique a maintes fois abordé le thème de la filiation, la question de la fratrie n’a pas (encore) été traitée comme il se doit. On constate un manque d’intérêt, tant au niveau théorique qu’au niveau pratique, pour cette thématique. Pourtant, statistiquement, ce sont les relations fraternelles qui durent le plus longtemps. Dès que nous naissons nous vivons avec nos frères et soeurs avec qui nous tissons les premiers liens sociaux et qui seront donc les formateurs de notre identité. C’est avec son frère ou sa soeur que l’on échangera, ou pas ; bien ou mal ; mais en tout cas, le plus souvent, le plus longtemps. Comment vit-on, dés lors, la relation avec son frère et/ou sa soeur sourde ? Comment l’enfant sourd « s’entend-t-il » avec sa soeur ou son frère entendant ?

C’est dans cette voie que Géry Paternotte a décidé, ce vendredi, de s’engager. Pour ce faire, il s’est appuyé sur les témoignages qu’il a recueillis au cours de son expérience de psychologue, qu’il interprète en fonction des corpus théoriques de la psychanalyse et de la systémique.
Il nous a rappelé que ce n’est que depuis peu que la question « serai-je un bon père ou une bonne mère ? » angoisse les jeunes (futurs) parents. Depuis l’après guerre, un renversement historique, voire une révolution copernicienne [1], s’est opéré.

Jusqu’en 1945 aucun juge ne pouvait s’opposer à ce qu’un père envoie son « mauvais fils » en « stage » derrière les barreaux. Aujourd’hui ce sont ces « mauvais parents » qui se remettent (parfois un peu trop vite ?) en question et qui décident de participer à des stages parentaux s’ils rencontrent des difficultés avec leur enfant. Reste donc à inventer, le juste milieu entre autoritarisme borné et laxisme débridé, entre « papa tyran » et « enfant roi ».

Si un enfant ne va pas bien, il ne faut pas désigner, voire stigmatiser, ses parents comme coupables ou responsables mais plutôt les responsabiliser en les engageant comme acteurs de sa « guérison ».

Pour envisager sereinement la relation à nos enfants il faut être conscient que l’on n’éduque jamais deux enfants de la même manière et que certains enfants « conviennent mieux » à un des deux parents. Il ne faut pas s’en inquiéter : « c’est normal et tant mieux », nous dit-il.
Il en va de même des relations entre les frères et soeurs. Chaque relation est unique et singulière. Il existe cependant des invariants dans les dynamiques de la fratrie. La relation au frère ou à la soeur joue un rôle prépondérant dans les processus d’identité/différenciation et de socialisation.
-  Concernant le processus d’identité/différenciation, Géry Paternotte a distingué un pôle imaginaire et un pôle symbolique. Selon la psychanalyse, c’est au niveau de l’imaginaire que l’on se construit : entre l’identification à l’autre, au travers de ce qu’elle appelle le « stade du miroir », et la comparaison à l’autre qui engendre un « mécanisme de défense » dit de « dé-identification ».
C’est également à ce niveau qu’apparaissent les phénomènes de complicité mais aussi de jalousie, d’agressivité et de culpabilité.
Ici, les choses peuvent se compliquer concernant la petite soeur ou le petit frère sourd, vis-à-vis duquel l’enfant ne pourra pas toujours assumer ses sentiments de jalousie ou ses pulsions agressives. (Ceci dit, faut-il pouvoir les assumer ?)

-  Le pôle symbolique se définit comme un système de représentation où chacun a sa place reconnue et légitimée. On peut faire une analogie avec le langage : un mot tire sa signification par différence par rapport aux autres et nécessite un accord, un consensus. Parallèlement, l’identité de chaque sujet est fonction de l’histoire de la famille dans laquelle il naît. Lorsqu’on on s’appelle Robert Dupont, on est d’une part Robert, mais, d’autre part, le fils d’Henry et le petits fils de Charles Dupont, avec peut-être une tradition familiale pour telle profession, telle culture politique et religieuse, etc. Ces éléments feront partie de l’identité de Robert. Le fait de ressembler à telle grand-mère, d’être le premier garçon dans la génération des petits enfants, d’avoir eu un aïeul hors du commun, une tradition familiale particulière situe l’enfant dans une "chaîne familiale symbolique" dont il est un des maillons et qui tient sa place par rapport aux autres maillons de cette chaîne. C’est le principe même d’un univers symbolique où tout élément tire sa "valeur" des caractéristiques du système et de la place qui lui est laissée au sein de ce système par les autres éléments. De même dans une langue, un verbe n’est pas la même chose qu’un adjectif, il fait partie d’une "famille des verbes", au sein de celle-ci il fera partie des transitifs ou non-transitifs, etc. Enfin il tirera sa signification par opposition à d’autres verbes : ex : tirer par rapport à pousser, arracher, enlever,...ou bleu par rapport à vert, jaune,..... La famille et son histoire, comme chaîne symbolique dont chaque membre est un représentant à la fois héritier et différent des autres, fonctionne d’une manière analogue.

Les frères et soeurs représentent les premières relations sociales avec des pairs, dans une symétrie de statut qui nécessite, de la part de l’enfant, une adaptation à l’autre, contrairement à la relation aux parents qui, eux, s’adaptent à l’enfant et lui accordent d’emblée une place qui ne sera pas conditionnée par la qualité de la rencontre. Ces relations vont jouer un rôle prépondérant dans la construction de la socialisation de l’enfant. Ceci dit, il ne faut pas négliger le rôle prépondérant que peut jouer un membre de la famille plus éloignée ou de l’entourage qui partage une caractéristique particulièrement signifiante avec l’enfant. Si un enfant, naît avec une même caractéristique qu’un personnage de l’entourage ou de l’histoire de la famille : par exemple il est sourd comme tel cousin de la maman, on va avoir tendance à se représenter son destin possible, ce qu’est la surdité, sa personnalité, etc. En fonction du souvenir de ce cousin.

Géry Paternotte a ensuite envisagé les différents cas de figure possibles en fonction du rang qu’occupe l’enfant au sein de la fratrie :
-  L’aîné : subit plus de pression de la part de ses parents. Les parents ont des désirs, des rêves pour leurs enfants. Si l’aîné comble ces désirs, la pression sera moins forte sur les suivants. Les parents subissent également plus de pression lors de l’accompagnement de l’aîné. Ils sont plus angoissés, lors des maladies infantiles par exemple.

C’est également l’aîné qui transforme littéralement ses parents en parents. La dynamique du couple est donc transformée. Les parents vivent une modification de leurs statuts réciproques. C’est une période de réajustement, à fortiori si l’enfant est porteur d’un handicap, quel que soit son rang au sein de la fratrie. Il faut souligner que lorsqu’il s’agit d’un enfant handicapé, quelque soit son rang c’est comme s’il était un aîné à ce niveau là.
L’aîné ouvre les voies, les suivants vont bénéficier plus facilement d’avantages pour lesquels l’aîné aura dû lutter

Dans les cas d’aîné handicapé en général, ou sourd en particulier, on peut observer un glissement vers celui que l’on va dés lors appeler un « aîné fonctionnel » c’est-à dire qu’un autre enfant, valide, va jouer le rôle d’aîné. Cependant, ni le vécu de l’aîné « fonctionnel », ni celui du « véritable » aîné, n’est simple à vivre. Mais ce n’est pas systématique. Parfois la famille pointe les difficultés d’un autre enfant pour nier celles de l’enfant handicapé.

C’est également à l’aîné qu’incombe le rôle de garant des valeurs de la famille, de sa mémoire et qui est l’objet d’ambitions plus élevées de la part de ses parents.
-  Les joueurs de l’entre-jeu : ce rang est de moins en moins attribué en raison de l’accroissement du nombre de familles avec un ou deux enfants, surtout lorsqu’un des enfants est porteur d’un handicap.
Cette place est plus facile à occuper mais l’enfant bénéficie de moins d’attention de la part de ses parents. Ils sont d’avantage co-élevés par les aînés.
Ceci dit, il faut souligner qu’il existe aujourd’hui beaucoup de familles recomposées. Tout change si :

-  Le cadet : « Si le premier ouvre les portes, le second les ferme... » or elles peuvent être dures à fermer. Ces derniers temps le personnage d’un film est devenu la personnification de cette difficulté : Tanguy. Comme il y a des pathologies de l’aîné, il y en a des cadets. Le jeune adulte sourd est souvent moins autonome, il est prisonnier d’une grande attention. L’enfant sourd est donc toujours à la fois un aîné, parce qu’il pousse ses parents à ouvrir de nouvelles portes, et un cadet « fonctionnel », parce qu’il est souvent moins autonome.

Géry Paternotte a poursuivi son exposé en envisageant les évolutions possibles, à l’âge adulte, des problématiques liées aux fratries avec des sourds. A ce moment :

Ensuite, le conférencier a abordé les questions comme : l’angoisse du dépistage de la surdité des autres enfants ; la question du dépistage précoce ; le moment où les frères et soeurs auront, à leur tour, des enfants ; les questions liées à la culture et à la langue.

Il a conclu en donnant quelques conseils : il faut oser parler du choc, des difficultés.
Faire attention au mutisme familial parce que le trauma ne vient pas du fait mais de son refoulement.
-  il faut également continuer à tout expliquer à l’enfant sourd, mais également aux autres enfants qui ne devinent pas tout. Rester attentif aux problèmes des autres enfants qui peuvent passer inaperçus.
-  responsabiliser sans « parentifier ». Ne pas trop s’en faire, être conscient que les psys ne s’en sortent pas mieux avec leurs propres enfants.

Après l’exposé théorique, nous avons écouté des témoignages de jeunes gens : Hélène Liétar et Kévin Sunderland qui nous ont parlé de leurs vécus avec leur petit frère sourd.

Hélène, sûre d’elle et déterminée, nous a expliqué que passé le choc de l’annonce de la surdité de Pierre, toute la famille s’est dynamisée pour bien accueillir le petit dernier. Ils se sont bien renseignés sur la surdité et ont appris la langue des signes.
Hélène n’a pas connu de problèmes de jalousie ou de rivalité puisqu’elle est bien plus âgée que son petit frère. Pour elle, le plus important c’est que Pierre est son petit frère, le petit dernier donc le petit chéri.

Le témoignage de Kévin nous a aussi beaucoup émus. Sa maman nous a d’abord expliqué que l’arrivée d’un enfant sourd était la meilleure chose qui était arrivée à la famille. En effet, depuis, les membres de la famille avaient appris à prendre le temps de s’écouter, de prendre le temps de se regarder parler. 2 Le comportement qui consiste à s’auto-attribuer le rôle de parent.
Kevin nous a fait le récit de la naissance d’une forte complicité, il nous a expliqué que le fait d’avoir un petit frère sourd lui avait ouvert les yeux et lui avait appris la tolérance et l’ouverture d’esprit. Avec Dennis, ils ont développé leur langage à eux : le langage du coeur.

Vraisemblablement stimulés par ces témoignages (que vous trouverez ci-joints), les parents et les professionnels présents ont ensuite commencé à débattre et à partager leurs expériences. Les échanges furent sincères et enrichissants et se sont prolongés jusqu’aux alentours de minuit. Nous pouvons nous réjouir de cette première mini conférence interactive et espérer que les suivantes seront toutes aussi intéressantes et conviviales.

[1] C’est Copernic qui a changé la face du monde (en Occident) en affirmant que la terre tournait autour du soleil et non l’inverse.

[2] Le comportement qui consiste à s’auto-attribuer le rôle de parent.


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