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L’intégration sociale du sujet déficient auditif

Article publié le dimanche 4 mai 2008.


Nous reproduisons 2 extraits du livre de Grégory Goasmat

-  L’accompagnement parental au long cours

-  Tendances communautaristes en surdités

-  Références du livre

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L’accompagnement parental au long cours

L’accompagnement des parents d’enfants déficients auditifs nécessite de prendre acte de la rencontre entre la contingence de la déficience auditive et l’impossible structurel que constitue le métier de parent. C’est en quoi son sens excède largement les seules premières années de l’enfant. Ainsi que le décrit S. Ebersold en effet, « si le sens commun a plutôt tendance à associer ce qu’il est convenu d’appeler l’annonce à une succession de vérités verbalisées tout au long d’un processus diagnostique dévoilant un problème de santé, les parents concernés l’identifient à un événement récurrent auxquels ils sont exposés tout au long de la vie ». [1]

Ce que signifie ici le sociologue est que chaque seuil de développement vient réactualiser pour les parents l’annonce du diagnostic posé sur leur enfant. « La déficience se dévoile pour eux au fil des attitudes qu’ils doivent affronter au contact d’autrui, de l’inaccessibilité de la société [...], des formes de soutien qu’ils trouvent au sein des structures d’accompagnement et de leurs conditions de mise en œuvre ». Dès lors, on comprend que cela concourt à faire de l’annonce « un événement qui, tout en n’étant jamais pleinement présent, est toujours là et qui, bien qu’étant passé, est encore à venir » [2].

Aussi le déni affecte-t-il toute la trame de l’éducation de l’enfant, et pas seulement ses premières années de vie. L’inconscient ignorant la dimension de la temporalité, il subsiste toujours chez les parents d’un enfant handicapé, indépendamment des connaissances et des ressources qu’ils peuvent mobiliser, le désir de croire à une normalisation, à une suturation possible d’un handicap qui ne peut tout entier être conçu comme un état permanent. De même, on retrouvera la marque imprimée par la culpabilité dans tout le parcours éducatif de l’enfant et dans le rapport que les parents entretiendront avec lui une fois devenu adulte. Le déni, pas plus qu’aucun autre mécanisme de défense, n’est pathologique en lui-même, c’est son excès qui l’est [3].

Si le problème fondamental qu’il pose est qu’il neutralise l’affect, il tient aussi dans le même temps, ainsi que le souligne J. Kristeva, un rôle constructeur qui permet au parent de ne pas s’effondrer [4]. Il faut en effet souligner que le déni trouva et trouve encore un destin dans le mouvement parental ayant initié et soutenant le droit, ainsi que la possibilité, d’une scolarisation des enfants déficients auditifs sévères et profonds en milieu ordinaire. Le déni, en trouvant son économie dans la militance et la socialité associatives, permet au parent une certaine élaboration de sa souffrance. Il lui permet de redevenir sujet par rapport à son enfant, J. Kristeva désignant ici par sujet « la capacité de se tenir dans l’ouvert », « la capacité de régresser et de pouvoir questionner son identité pour la mettre en mouvement ». La structure du déni se retrouve donc dans le militantisme associatif des parents d’enfants déficients auditifs. Il est moteur, mais aussi obstacle à l’intégration sociale quand la scolarisation en milieu ordinaire exigée par des parents se trouve en inadéquation avec les besoins de leur enfant déficient auditif.

Il est de plus un apport majeur des théorisations psychanalytiques d’avoir mis en évidence combien l’enfant vient, plus ou moins intensément, combler le manque à être de tout sujet se faisant parent. C’est pourquoi le point de vue psychodynamique indique que le handicap d’un enfant ne saurait être considéré pour ses parents dans ses seules dimensions de limitations et de contraintes subies. Le handicap d’un enfant, par son amplification des changements et des moments féconds jalonnant son éducation, se prête tout particulièrement à combler, à voiler ce manque à être du sujet-parent, soit à lui faire symptôme. Or tout sujet tient à son symptôme, par les bénéfices secondaires qu’il lui procure, et par l’homéostasie qu’il n’est pas sans maintenir. C’est à quoi l’on peut relier les résistances que le clinicien rencontre quelques fois dans son offre d’écoute aux parents. Ce que peut manifester l’enfant, l’attention qu’il requiert, fonctionne en effet notamment à garantir l’économie de la famille. Ainsi ce qui questionne - ou ne questionne précisément pas - les parents à l’endroit de l’enfant tend à se voir rapporté à une cause unique, la surdité de l’enfant, que l’on voudrait exempte de toute intrication relationnelle. Tout concourt alors à ne rapporter les difficultés actuelles, passées et à venir qu’à cette seule surdité ou à l’enfant tel qu’il en est affecté.

Or il nous semble que ne pas céder sur cette parole à donner aux parents répond pour le clinicien au souci éthique d’aider l’enfant à n’être pas tout entier pris dans leur désir. Les plaintes des parents doivent alors être reconnues comme des manifestations d’insatisfaction par rapport à l’enfant, comme l’expression du ratage de la satisfaction attendue, afin de ne pas y répondre par de l’« en-plus », par de l’objectivation de l’enfant. Elles doivent être parlées, et pas seulement recouvertes de pratiques visant réparation immédiate. Ecouter les parents ne revient ainsi pas seulement à les aider à supporter les différents remaniements auxquels l’éducation de leur enfant les convoque. En travaillant sur la représentation qu’ils en ont dans leur psychisme, c’est également et plus fondamentalement favoriser la croissance psychique de leur enfant.

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Tendances communautaristes en surdités

Sans parler de communautarisme en tant que tel, on peut à tout le moins repérer l’expression de tendances communautaristes à l’œuvre en surdités.

Ces tendances se sont constituées comme une dimension de la militance de sourds profonds pour la réhabilitation de la langue des signes à partir de la fin des années 1970. Ce mouvement, largement impulsé par le mode de traitement social étatsunien de cette population comme de toutes les minorités sociales, fut reconnu dans sa légitimité en 1991 avec la loi dite « Fabius » qui ouvrit la possibilité d’une réintroduction officielle de la LSF dans les institutions éducatives. Le début des années 1990 détermina alors en France un nouveau mouvement de balancier : comme nous l’avons déjà souligné, ce fut le temps de la résonance maximale donnée à l’interdiction passée de la langue des signes, celui de la rhétorique exacerbant la souffrance qui fut et demeure celle des « sourds », séparés de « leur langue » par l’Educateur normo-entendant [5].

Les tendances communautaristes en surdités, pour s’étayer sur l’Histoire des langues signées et du traitement sociétal réservé à ses locuteurs, ne doivent pas moins se comprendre d’abord comme symptôme des difficultés structurelles pour les personnes atteintes de surdités, spécialement sévères et profondes, à vivre au sein d’une société très majoritairement normo-entendante. On peut situer que ces tendances se déduisent alors de l’exacerbation d’une socialité électivement orientée par une communication en langue des signes, de la revendication de n’en passer que par la langue des signes dans toute interaction, indépendamment de la capacité à produire une parole intelligible, et de la revendication d’un enseignement scolaire bilingue - consistant ici en un mode de communication en LSF et en un apprentissage du français écrit par la LSF. Dans ce contexte, on comprend aisément qu’une forte composante des sourds profonds refuse la dénomination d’« handicapés » au motif qu’elle résulte d’une norme qui n’est pas la leur, pour lui opposer la légitimité d’un cadre culturel soutenu de son propre appareillage linguistique.

L’interdiction passée des langues signées dans le cadre éducatif constitue le point de cristallisation des tendances communautaristes qui s’entend dans la propagation de l’expression « communauté sourde » qui séduit autant le « disque-ourcourant », pour le dire avec le néologisme lacanien, que la langue des signes fascine. On peut en effet relever combien notre société postmoderne avalise l’idée de « communauté sourde », combien elle consent à l’image suscitée d’un « monde sourd » distinct de « notre monde entendant ».

D’un point de vue manifeste, il semble que ce soit le référentiel de la souffrance sociale qui tienne là univoquement lieu de raison, cette souffrance qui serait consubstantielle au « sourd » d’avoir perdu l’audition et qui impose surmoïquement de condescendre à ce qu’il puisse jouir d’une existence illusoirement préservée. Le sujet « sourd » ne peut en effet être pensé par le sujet normo-entendant : il ne peut être représenté que comme une personne normo-entendante qui n’entend pas, un normo-entendant qui aurait perdu l’audition dans un monde entendant, ou bien encore un normo-entendant qui aurait à faire, en plus, avec « la surdité »... Orientés des élaborations de M. Poizat6, nous pouvons excaver de ce référentiel de la souffrance un contenu plus latent qui donne sens au caractère ambivalent de cette fascination pour la « communauté sourde ». Cette fascination ressort de celle qui opère pour tout groupe, pour toute société présumément secrète ou radicalement autre, telle que supportant le désir du sujet de s’affranchir des limitations, des règles, des lois, bref, inéluctablement, de la loi humaine de la castration symbolique.


-  Références du livre

[1] Ebersold S., Le travail d’accompagnement comme vecteur d’affiliation et d’identification sociale, in Brun D. (dir.). 7ème colloque de Médecine et Psychanalyse, Violence de l’annonce, violence du dire, les 15-16 janvier 2005, Editions Etudes Freudiennes, pp. 218-229.

[2] Ebersold S., art. cit.

[3] Ionescu S., Jacquet M.-M., Lhote C. (2005), Les mécanismes de défense. Théorie et clinique, Paris, Armand Colin, pp. 21-27.

[4] Kristeva J., Communication au 7ème colloque de Médecine et Psychanalyse, Violence de l’annonce, violence du dire, Paris, les 15-16 janvier 2005.

[5] Le dossier consacré à cette question par la revue Psychanalystes en 1993 témoigne tout particulièrement de la manière dont les quelques psychistes alors intéressés par cette question participent de cette tonalité.


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